samedi 3 août 2013

Vouloir mourir

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Vouloir mourir 1



Wanting to die
Puisque vous demandez, la plupart du temps je ne me souviens pas.
Je marche dans mes vêtements 2, sans être marquée par ce voyage 3.
Puis ce désir charnel 4 presque innommable revient.

Même dans ce cas je n'ai rien contre la vie.
Je connais bien les brins d'herbe que vous mentionnez,
les fournitures 5 que vous avez placées sous le soleil 6.

Mais les suicides ont un langage particulier.
Comme les charpentiers ils veulent savoir quels outils.
Ils ne demandent jamais pourquoi construire.

Deux fois 7 je me suis déclarée si simplement 8,
j'ai possédé l'ennemi 9, mangé 10 l'ennemi,
acquis son art, sa magie.

De cette façon, lourde et pensive 11,
plus chaude que l'huile ou l'eau 12,
je me suis reposée, bavant la bouche ouverte 13.

Je n'ai pas pensé à mon corps au bout de l'aiguille 14.
Même la cornée 15 et les restes d'urine 16 ont disparu 17.
Des suicides ont déjà trahi 18 ce corps.

Mort-nés, ils ne meurent pas toujours,
mais éblouis, ils ne peuvent oublier une drogue si douce 19
que même les enfants apprécieraient 19 en souriant.

Jeter 20 toute cette vie sous votre langue 21 ! —
cela devient tout seul une passion.
La mort est un os triste 22; meurtri, vous diriez,

et pourtant elle 23 m'attend, année après année,
pour effacer si délicatement une ancienne blessure,
pour vider mon haleine 24 de sa mauvaise prison.

À égalité 25, les suicidés se retrouvent parfois,
ravageant le fruit, une lune enflée 26,
laissant le pain qu'ils ont pris pour un baiser,

laissant la page du livre négligemment ouverte,
un non-dit, le téléphone décroché
et l'amour quoi qu'il fût, une infection 27.
Since you ask, most days I cannot remember.
I walk in my clothing, unmarked by that voyage.
Then the almost unnameable lust returns.

Even then I have nothing against life.
I know well the grass blades you mention,
the furniture you have placed under the sun.

But suicides have a special language.
Like carpenters they want to know which tools.
They never ask why build.

Twice I have so simply declared myself,
have possessed the enemy, eaten the enemy,
have taken on his craft, his magic.

In this way, heavy and thoughtful,
warmer than oil or water,
I have rested, drooling at the mouth-hole.

I did not think of my body at needle point.
Even the cornea and the leftover urine were gone.
Suicides have already betrayed the body.

Still-born, they don’t always die,
but dazzled, they can’t forget a drug so sweet
that even children would look on and smile.

To thrust all that life under your tongue!—
that, all by itself, becomes a passion.
Death’s a sad bone; bruised, you’d say,

and yet she waits for me, year after year,
to so delicately undo an old wound,
to empty my breath from its bad prison.

Balanced there, suicides sometimes meet,
raging at the fruit a pumped-up moon,
leaving the bread they mistook for a kiss,

leaving the page of the book carelessly open,
something unsaid, the phone off the hook
and the love whatever it was, an infection.
1 « Vouloir mourir » (wanting to die) est préféré à « désir de mourir » car il s'agit d'une forme d'addiction à la mort, où l'expérimentation de la mort est aussi importante que le désir de mettre un terme à la vie.
2 « Je marche dans mes vêtements » (I walk in my clothes) est traduit littéralement. La tournure, inhabituelle en anglais comme en français, est métaphorique. Elle montre la déconnexion entre la réalité et sa perception par Sexton.
3 La vie de Sexton est comme un « voyage » (voyage), parsemée de tentatives de suicide, dans lequel elle « marche » (walk) « sans être marquée » (unmarked) ou en être affectée.
4 « Ce désir charnel » traduit au mieux « lust » (désir, luxure) qui associe l'idée de « désir ardent » avec une connotation sexuelle. Ce désir est « innommable » (unnameable) car il s'agit du désir de mourir. Il n'est pas sans rappeler la pulsion de mort, décrite par Freud, qui concurrence les pulsions de vie (autoconservation et sexuelles).
5 « Fournitures » traduit au mieux « furniture », qui doit être compris en tant que « provisions, approvisionnement » (supplies) et non en tant que « meubles, mobilier » (pieces of furnitures).
6 Sexton s'adresse au Créateur, « vous » (you), qui « a placé sous le soleil » (have placed under the sun) tout ce qui est nécessaire à la vie.
7 Sexton avait déjà tenté de se suicider plus de « deux fois » (twice) lorsqu'elle a écrit ce poème. Le nombre deux fait peut-être référence à deux tentatives particulières.
8 « Je me suis déclarée » (I have ... declared myself) est traduit littéralement. La tournure est ici inhabituelle en anglais comme en français.
9 « L'ennemi » (enemy) est la vie qui reprend le dessus après une tentative de suicide ratée.
10 La vie est (presque) « mangée, consommée » (eaten) (voir la note 21).
11 Le corps est « lourd » (heavy) car Sexton est en train de tomber. Elle semble « pensive » (thoughtful) car elle regarde dans le vague.
12 Dans « plus chaude que l'huile ou l'eau » (warmer than oil or water), la sensation de chaleur et la comparaison avec un liquide suggèrent la perte d'urine pendant la crise (voir la note 16).
13 « Bavant la bouche ouverte » traduit au mieux « drooling at the mouth-hole ». L'hypersécrétion salivaire est fréquente lors d'une crise d'épilepsie.
14 « Au bout de l'aiguille » traduit au mieux « at needle point ». Cette tentative de suicide semble avoir été effectuée par l'injection d'une substance toxique. L’overdose de drogue est une cause d'épilepsie.
15 « La cornée » (the cornea) représente les yeux révulsés.
16 Voir la note 12 concernant « les restes d'urine » (the leftover urine).
17 La cornée et l'urine « ont disparu » (were gone) après la crise.
18 « Des suicides ont déjà trahi » (suicides have already betrayed) car ils n'ont pas réussi.
19 « Une drogue si douce » (a drug so sweet) est la vie qui s'en va, du point de vue du suicide qui est personnifié.
19 « Apprécieraient » (appreciate, esteem) est préféré à « regarderaient » (watch) pour traduire « would look on ».
20 « Jeter » (thrust) traduit au mieux l'idée de « pousser violemment ».
21 Le « désir de mourir » (wanting to die) est transcendé par le pouvoir des mots et de la poésie, symbolisé ici par la « langue » (tongue) (voir la note 10) .
22 « La mort est un os triste » (Death's a sad bone) rappelle l'allégorie de la mort, ou l'image que les gens ordinaires ont de la mort.
23 « Elle [m'] attend » (she waits) est une personnification de la « mort » (death). Cette personnification est plus marquée dans le texte en anglais grâce à l'usage du féminin au lieu du neutre.
24 « Haleine » (breath) est préféré à « souffle » qui associé à « mauvaise » (bad) suggère « mauvaise haleine » (bad breath) dans les deux langues.
25 « À égalité » traduit au mieux « balanced there » (en équilibre, dans les mêmes proportions).
26 « Lune enflée » traduit au mieux « pumped-up moon » qui par opposition avec « fruit » (fruit) renforce la différence entre ce qui est attendu de la vie par rapport à ce qui est vécu.
27 « L'amour » (love) ou les sentiments des proches du suicidé sont considérés comme une « infection » (infection) car ils témoignent de la vie par opposition au « désir de mourir » (wanting to die).
Texte en anglais Anne Sexton. Wanting to die, Live or Die, 1966.
Traduction en français Michel Corne. Vouloir mourir, 8/2013.
Analyses Yaso. Analysis and comments on Wanting to Die by Anne Sexton, www.americanpoems.com, 5/2008 [a].
Amused2death. Analysing metaphors, www.knowledgerush.com, 4/2005.

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