lundi 12 août 2013

En célébration de mon utérus

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En célébration 1 de mon utérus



In Celebration of My Uterus
Chacun 2 en moi est un oiseau.
Je bats toutes mes ailes 3.
Ils 4 voulaient te 5 découper 6
mais ils ne le feront pas.
Ils ont dit que tu étais incommensurablement 7 vide
mais tu ne l'es pas 8.
Ils ont dit tu étais malade à en mourir
mais ils avaient tort.
Tu chantes comme une écolière 8.
Tu n'es pas déchiré.

Douce masse 9,
en célébration 1 de la femme que je suis
et de l'âme de la femme que je suis
et de la créature centrale et son plaisir 10
je chante pour toi. J'ose vivre.
Bonjour, esprit. Bonjour, coupe 11.
Fixer, couvrir. Couverture qui contient vraiment 12.
Bonjour à la terre des champs.
Bienvenues, racines.

Chaque cellule a une vie.
Il y a là assez pour satisfaire une nation.
Il suffit que le peuple 13 possède ces biens.
N'importe quelle personne ou république 14 dirait de cela,
« C'est bien qu'on puisse encore planter cette année
et penser à la prochaine récolte.
La rouille avait été prévue et a été repoussée ».
De nombreuses femmes 15 le chantent ensemble :
l'une est 16 dans une fabrique de chaussures maudissant la machine,
l'une est à l'aquarium s'occupant d'un phoque,
l'une est terne au volant de sa Ford,
l'une est la barrière de péage encaissant,
l'une 17 attache la corde d'un veau en Arizona,
l'une enfourche un violoncelle en Russie,
l'une déplace des pots sur un fourneau en Égypte,
l'une peint les murs de sa chambre couleur de lune,
l'une se meurt mais se souvient d'un petit déjeuner,
l'une s'étire sur sa natte en Thaïlande,
l'une essuie le cul de son enfant,
l'une regarde par la fenêtre d'un train
au milieu du Wyoming et l'une est
n'importe où et certaines sont partout et toutes
semblent 18 chanter, bien que certaines ne peuvent 19
chanter une note.

Douce masse 9,
en célébration 1 de la femme que je suis
laissez-moi porter un foulard de dix pieds,
laissez-moi jouer du tambour pour les jeunes de dix-neuf ans,
laissez-moi porter des bols d'offrande
(si c'est mon rôle 20).
Laissez-moi étudier le tissu cardiovasculaire,
laissez-moi examiner la distance angulaire des météores,
laissez-moi sucer les tiges des fleurs
(si c'est mon rôle 20).
Laissez-moi faire certaines figures tribales
(si c'est mon rôle 20).
Pour cette chose 21 dont le corps a besoin
laissez-moi chanter
pour un souper 22,
pour un baiser 23,
pour le correct 24
oui.
Everyone in me is a bird.
I am beating all my wings.
They wanted to cut you out
but they will not.
They said you were immeasurably empty
but you are not.
They said you were sick unto dying
but they were wrong.
You are singing like a school girl.
You are not torn.

Sweet weight,
in celebration of the woman I am
and of the soul of the woman I am
and of the central creature and its delight
I sing for you. I dare to live.
Hello, spirit. Hello, cup.
Fasten, cover. Cover that does contain.
Hello to the soil of the fields.
Welcome, roots.

Each cell has a life.
There is enough here to please a nation.
It is enough that the populace own these goods.
Any person, any commonwealth would say of it,
“It is good this year that we may plant again
and think forward to a harvest.
A blight had been forecast and has been cast out.”
Many women are singing together of this:
one is in a shoe factory cursing the machine,
one is at the aquarium tending a seal,
one is dull at the wheel of her Ford,
one is at the toll gate collecting,
one is tying the cord of a calf in Arizona,
one is straddling a cello in Russia,
one is shifting pots on the stove in Egypt,
one is painting her bedroom walls moon color,
one is dying but remembering a breakfast,
one is stretching on her mat in Thailand,
one is wiping the ass of her child,
one is staring out the window of a train
in the middle of Wyoming and one is
anywhere and some are everywhere and all
seem to be singing, although some can not
sing a note.

Sweet weight,
in celebration of the woman I am
let me carry a ten-foot scarf,
let me drum for the nineteen-year-olds,
let me carry bowls for the offering
(if that is my part).
Let me study the cardiovascular tissue,
let me examine the angular distance of meteors,
let me suck on the stems of flowers
(if that is my part).
Let me make certain tribal figures
(if that is my part).
For this thing the body needs
let me sing
for the supper,
for the kissing,
for the correct
yes.
1 La tournure « en célébration de » (in celebration of) est un anglicisme. Elle est peu employée en français par rapport à d'autres expressions : « en hommage à » (in tribute to), « en éloge à » (in praise of), « en l'honneur de » (in honour of). Cette tournure est retenue car la notion de « célébration » (celebration) est importante, et le sens est le même dans les deux langues.
2 « Chacun en moi » (everyone in me) est une tournure inhabituelle en français comme en anglais, qui personnifie chaque partie de son corps.
3 Dans « Je bats [de] toutes mes ailes » (I am beating all my wings), l'article « de » est omis car le battement des ailes n'est pas destiné à l'envol mais représente le battement de la vie partout dans le corps.
4 « Ils » (they) représente les médecins de façon anonyme.
5 « Te » (you) représente l'utérus, considéré comme une personne à part entière.
6 « Découper » traduit au mieux « Cut [you] out » (découper, extraire, supprimer). Sexton a été inquiétée quelques jours au sujet d'une possible hystérectomie. Elle explique son soulagement et son intention d'écrire un poème à ce sujet, dans une lettre à Robert Bly, le 18 octobre 1966, voir Anne Sexton: A Self-portrait in Letters by Linda Gray Sexton et Lois Ames, Mariner Books, 2004, p. 302.
7 « Incommensurablement » (incommensurably) traduit au mieux « immeasurably » car « immesurablement » n'est pas un mot du dictionnaire.
8 Sexton n'était peut-être plus capable de procréer bien qu'elle n'eût que 38 ans (voir la note 6). Elle rejette l'image réductrice du rôle de la femme, destinée principalement à la procréation. Sexton considère que l'utérus fait partie de l'intégrité de son être en tant que « femme » (woman).
8 « Utérus » (uterus) est neutre en anglais et masculin en français. Sexton personnifie naturellement l'utérus au féminin. « Écolière » (schoolgirl) reste toutefois préférable à « écolier » en français, malgré l'opposition des genres.
9 « Masse » (mass) est préféré à « poids » (weight) pour conserver au mieux l'allitération.
10 « Plaisir » (Pleasure) est préféré à « joie » (joy) pour traduire « delight » (joie, délice, plaisir). Le ventre de la femme est le « centre » (central) du plaisir sexuel et des joies de la maternité.
11 L'utérus joue le rôle d'une « coupe » (cup) qui récupère la semence puis le fruit de la procréation. Sexton lui ajoute une dimension spirituelle (spirit).
12 « Couverture qui contient vraiment » traduit au mieux « Cover that does contain ». La tournure est inhabituelle en anglais comme en français car l'objet est absent.
13 « Peuple » (people, populace) est dans ce cas plus indiqué que « populace » (mob, rabble, populace) qui est vraiment méprisant en français par rapport à l'anglais. Le ton reste ironique car le devoir de procréation des femmes semble contenter le peuple, à qui « il suffit » (it is enough) de « posséder » (own) ces ventres.
14 « République » (republic) est préféré à « communauté » (community), « nation » (nation) ou « état » (state) pour traduire « commonwealth » (communauté, nation, république), qui n'a pas d'équivalent en français. Il conserve la notion d'autorité politique (nation), de communauté (peuple), et de biens publics. De plus, Sexton a vécu dans le Massachusetts, qui est l'un des quatre États portant le nom officiel de « Commonwealth ».
15 La liste qui suit, de ces « femmes » (women) qui travaillent ou s'affairent, rappelle la (longue) liste dans Song of Myself, Leaves of Grass, de Walt Whitman, 1855.
16 L'anaphore des mots « l'une est » (one is) renforce le manque d'enthousiasme de ces femmes qui pourtant « chantent ensemble » (sing together) (voir la note 18).
17 La répétition « l'une est » est réduite à « l'une » car l'emploi de la locution « l'une est en train de » (one is [...]ing) nuirait à la fluidité du poème, ou changerait le sens.
18 La plupart des femmes « semblent chanter » (seem to be singing) « partout » (everywhere) en éloge à leurs ventres sains et aptes à la maternité.
19 « Certaines » (some) femmes ne chantent pas parce qu'elles « ne peuvent [pas] » (can not) procréer, et d'autres peut-être, refusent de jouer le rôle qu'on attend d'elles.
20 « Rôle » (role) est préféré à « partie » (part) car « si c'est ma partie » serait maladroit dans ce sens et pourrait être confondu avec « si c'est mon domaine, ma spécialité etc. »
21 « Cette chose » (this thing) est l'utérus qui est partie intégrante de la féminité.
22 « Chanter pour un souper » traduit au mieux « sing for the supper », comme dans la comptine « Little Tomy Tucker ». L'expression anglaise « sing for one's supper » veut dire « obtenir quelque chose en rendant un service » (obtain something by performing a service). On dirait familièrement en français « gagner sa croûte en chantant ». Le souper représente les besoins primaires comme manger, procréer, etc.
23 « Pour un baiser » traduit au mieux « for the kissing ». Le « baiser » (kiss) symbolise l'amour, les sentiments, l'esprit etc.
24 La tournure est syntaxiquement fausse en anglais car l'adjectif « correct » (correct) est utilisé librement sans qualifier de nom. Elle est traduite littéralement en français pour conserver le même effet. Ce qui est « correct », correspond à l'idée de justice, d'équité etc.
Texte en anglais Anne Sexton. In Celebration of My Uterus, Love Poems, 1969.
Traduction en français Michel Corne. En célébration de mon utérus, 8/2013.
Analyses Sabina Czyżowska. An analysis of the representation of the female body in the scientific and cultural discourse, www.anglisci.pl [a].
Samantha Lê. Special Series on Anne Sexton, part 2, placeofforgetting.wordpress.com, 2/2013.

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