dimanche 24 février 2013

Jeune

Poème précédent Poème suivant


Jeune



Young
C'était il y a 1 un millier de portes
quand j'étais une enfant solitaire 2
dans une grande maison avec quatre
garages 3 et que l'été était là 4
autant que je puisse me souvenir,
j'étais étendue sur la pelouse la nuit,
les trèfles se froissaient sur moi 5,
les étoiles sages se couchaient sur moi 6,
la fenêtre de ma mère, un entonnoir
de chaleur jaune 7 qui se tarissait 8,
la fenêtre de mon père, moitié fermée 9,
un œil 10 où les dormeurs passent,
et les planches de la maison
étaient lisses et blanches comme la cire
et probablement un million de feuilles
voguaient sur leurs étranges tiges
alors que les criquets cliquetaient ensemble
et moi, dans mon corps tout neuf,
qui n'était pas encore celui d'une femme,
je posais mes questions aux étoiles
et pensais que Dieu pourrait vraiment voir
la chaleur et la lumière peinte,
les coudes, les genoux, les rêves, bonne nuit.
A thousand doors ago
when I was a lonely kid
in a big house with four
garages and it was summer
as long as I could remember,
I lay on the lawn at night,
clover wrinkling over me,
the wise stars bedding over me,
my mother's window a funnel
of yellow heat running out,
my father's window, half shut,
an eye where sleepers pass,
and the boards of the house
were smooth and white as wax
and probably a million leaves
sailed on their strange stalks
as the crickets ticked together
and I, in my brand new body,
which was not a woman's yet,
told the stars my questions
and thought God could really see
the heat and the painted light,
elbows, knees, dreams, goodnight.
1 « C'était il y a » traduit au mieux « ago », plutôt que « Il y a » pour ne pas confondre avec une énumération. Le passage du temps est vu comme une succession de « portes » (doors) que l'on ouvre pour passer d'une pièce à l'autre, d'un moment à l'autre.
2 Sexton était « une enfant solitaire » (lonely kid). Sa sœur aînée, Jane, était la préférée de son père. Sa sœur Blanche était considérée comme la plus intelligente des trois. Anne était la plus jeune et aussi la plus difficile.
3 Sexton a vécu dans un milieu aisé. Elle passait ses étés « dans une grande maison [de famille] avec quatre / garages » (in a big house with four / garages).
4 « L'été était là » traduit au mieux « it was summer », plutôt que « c'était l'été » pour éviter la répétition.
5 « Les trèfles se froissaient sur moi » (clover wrinkling over me) est une image inhabituelle. On s'attend plutôt à ce que les trèfles plient sous elle. Sexton, adolescente, découvre la sensualité et imagine les trèfles comme un drap qui recouvre son corps.
6 Dans les « étoiles ... se couchaient sur moi » (stars bedding over me), Sexton s'invente un partenaire. L'image a une connotation sensuelle voir sexuelle, toutefois les étoiles sont « sages » (wise).
7 « Un entonnoir de chaleur jaune » (a funnel of yellow heat) symbolise l'amour maternelle, mais contre son attente il ne coule pas à flot. Sexton, adolescente, écrivait des poèmes. Sa mère l'a accusée de plagier. Sexton a alors arrêté d'écrire, et en a toujours voulu à sa mère.
8 « Se tarissait » traduit au mieux « running out » plutôt que « s'échappait ». Sexton avait un véritable sentiment de rejet de la part de ses parents.
9 « La fenêtre ... moitié fermée » (window half shut) traduit l’indifférence de son « père » (father) à son égard. Sexton revenait parfois de l'internat pour aller consulter un dermatologiste à cause de ses problème d’acné. Son père a un jour quitté la table prétextant que la vue de sa fille lui coupait l’appétit.
10 La « fenêtre » (window) est personnifiée par un « œil » (eye). C'est l’œil à travers lequel elle identifie son père à des « dormeurs » (sleepers) ou des gens de passage dans la chambre. L’œil symbolise aussi sont désir d'être remarquée et reconnue. Sexton était une belle jeune fille, elle cherchait activement à séduire les garçons.
Texte en anglais Anne Sexton. Young, All My Pretty Ones, 1962.
Traduction en français Michel Corne. Jeune, 2/2013.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire