lundi 26 mars 2012

Élégie dans la classe

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Élégie 1 dans la classe



Elegy In The Classroom
Dans cette maigre classe 2, où votre visage
était noble et vos mots étaient toutes les choses 3,
je trouve cette créature bouillonneuse 4 à votre place ;

vous trouve dérangé 5, accroupi sur le rebord de la fenêtre,
posé là-haut irréfutablement,
comme une grosse grenouille 6 d'un seul tenant 7
nous observant à travers le V 8
de vos jambes laineuse.

Même ainsi, je me dois d'admirer votre talent.
Vous êtes si gracieusement insensé.
Nous nous agitons sur nos simples chaises
et feignons de répertorier
les détails de votre enorme sorcellerie 9

ou ignorons vos gros yeux aveugles 10
ou le prince que vous avez mangé hier 11
qui était sage, sage, sage 12.
In the thin classroom, where your face
was noble and your words were all things,
I find this boily creature in your place;

find you disarranged, squatting on the window sill,
irrefutably placed up there,
like a hunk of some big frog
watching us through the V
of your woolen legs.

Even so, I must admire your skill.
You are so gracefully insane.
We fidget in our plain chairs
and pretend to catalogue
our facts for your burly sorcery

or ignore your fat blind eyes
or the prince you ate yesterday
who was wise, wise, wise.
1 Une élégie (elegy) est un poème lyrique qui chante une plainte, typiquement après une séparation. Le mot est employé ici de façon ironique, suite à la « perte » du professeur qui s'est transformé en grenouille dans l'imagination de Sexton.
2 La « maigre classe » traduit au mieux « thin classroom », littéralement « mince salle de classe ». L'association inhabituelle de ces deux mots est conservée. On peut y voir l’exiguïté des lieux, ou la relative médiocrité de l'ensemble des élèves.
3 Par opposition, le professeur occupe l'essentiel de la classe par sa noblesse (noble) et son immense savoir, car ses « mots étaient toutes les choses » (your words were all things).
4 Le mot « boily » est un mot inventé, proche de « boiling » (bouillant) et « bubbly » (pétillant). Le mot « bouillonneux », synonyme de « bouillonnant », très peu usité, est retenu. Le professeur produit maintenant des bulles plutôt que des mots ! Le mot « boily » peut aussi venir de « boils » (furoncles, pustulles). Il pourrait alors être traduit par « pustulleux, bubonneux ».
5 Le mot « dérangé » (disarranged, synonyme peu usité de deranged) suggère ici la perte de la santé mentale. Le professeur est probablement Robert Lowel. Il était atteint de troubles maniaco-dépressifs. Sexton a assisté à ses cours d'écriture créative en poésie. Le mot « disarranged » peut aussi faire référence à l'apparence physique du professeur comme « disturbed » (désordonné) ou même « disfigured » (défiguré, déformé).
6 La « grenouille » (frog) est très présente dans les contes, où les princes ou princesses sont parfois transformés en grenouille ou crapaud par un sortilège. Les grenouilles sont souvent dépeintes comme bénignes, laides, maladroites, mais avec des talents cachés.
7 « Comme une grosse grenouille d'un seul tenant » traduit au mieux « like a hunk of some big frog » (comme un gros morceau de grenouille), et exprime la passivité. Sexton joue aussi avec le mot « hunk » qui désigne dans le langage familier un homme musclé et sexuellement attirant.
8 La lettre « V » reprèsente de façon imagée la position des pattes de la grenouille, lorsqu'on la voit de face.
9 Le professeur a du « talent » (skill) et s'exprime « gracieusement » (gracefully). Mais son discours dépasse l'entendement des éléves, qui sont réduits à « s'agiter sur leur simples chaises » (fidget in our plain chairs). Le professeur est peut-être aussi simplement « insensé » (insane) dans ses explications, qui relèvent de la « sorcellerie » (sorcery).
10 Le professeur est devenu « aveugle » (blind) au sens figuré, il a perdu le contact avec la réalité et avec ses élèves.
11 « Le prince » (prince) représente le professeur tant admiré, qu'il était encore « hier » (yesterday), qui s'est changé lui-même en grenouille dans l'imagination de Sexton (voir la note 6). Le mot « mangé » (ate) ajoute un connotation à la fois tangible et animale à la métamorphose.
12 Le mot « sage » (wise) représente ici la sagesse, la connaissance et la prudence. Le mot est répété trois fois. Le nombre « trois » est un symbole universel. La répétition renforce l'idée de sagesse. Elle rappelle aussi les trois points de suspension qui terminent une phrase, pour indiquer une pensée inachevée ou une fin silencieuse. Le poème est toutefois terminé par un point final.
Texte en anglais Anne Sexton. Elegy In The Classroom, To Bedlam and part Way back, 1960.
Traduction en français Michel Corne. Élégie dans la classe, 3/2012.

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