dimanche 29 mai 2011

La ballade de la masturbatrice solitaire

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La ballade de la masturbatrice solitaire



The Ballad of the Lonely Masturbator
La fin de la liaison 1, c'est toujours la mort.
Il 2 est mon atelier 3. Oeil 4 glissant 5,
de la tribu de moi-même 6 mon souffle
te trouve parti 7. Je fais horreur
à ceux qui se tiennent là 8. Je suis nourrie 9.
La nuit, seule, je me marie avec le lit 10.

Doigt à doigt 11, maintenant il est à moi.
Il n'est pas trop loin 12. Il est ma rencontre.
Je le bats comme une cloche 13. Je m'allonge
sous la tonnelle 14 où tu avais l'habitude de le monter.
Tu m'empruntais 15 sur le tapis de fleurs.
La nuit, seule, je me marie avec le lit.

Prends par exemple cette nuit, mon amour,
que chacun des couples compose 16
dans un retournement conjoint, dessous, dessus,
à deux avec abondance 17 sur l'éponge et la plume 18,
s'agenouillant et poussant, tête contre tête.
La nuit, seule, je me marie avec le lit.

J'éclate hors de mon corps 19 de cette façon,
un miracle agaçant 20. Pourrais-je
mettre le marché du rêve à l'affiche 21 ?
Je suis étalée. Je crucifie 22.
Ma petite pomme 23, c'est ce que tu disais.
La nuit, seule, je me marie avec le lit.

Alors ma rivale aux yeux noirs 24 arriva.
La dame de l'eau 25, se levant sur la plage,
un piano au bout des doigts, la honte
sur les lèvres 26 et le discours de la flûte 27.
Et j'étais le balai cagneux 28 à la place.
La nuit, seule, je me marie avec le lit.

Elle t'a pris comme une femme prend
une robe bon marché 29 du présentoir
et je me suis brisée 30 comme une pierre se brise.
Je rends tes livres et ton attirail de pêche 31.
Le journal du jour dit que vous êtes mariés.
La nuit, seule, je me marie avec le lit.

Les garçons et les filles 32 ne font qu'un, ce soir.
Ils 33 déboutonnent les corsages. Ils ouvrent les braguettes.
Ils retirent les chaussures. Ils éteignent la lumière.
Les créatures luisantes sont pleines de mensonges 34.
Ils se mangent les uns les autres. Ils sont trop nourris 35.
La nuit, seule, je me marie avec le lit.
The end of the affair is always death.
She’s my workshop. Slippery eye,
out of the tribe of myself my breath
finds you gone. I horrify
those who stand by. I am fed.
At night, alone, I marry the bed.

Finger to finger, now she’s mine.
She’s not too far. She’s my encounter.
I beat her like a bell. I recline
in the bower where you used to mount her.
You borrowed me on the flowered spread.
At night, alone, I marry the bed.

Take for instance this night, my love,
that every single couple puts together
with a joint overturning, beneath, above,
the abundant two on sponge and feather,
kneeling and pushing, head to head.
At night alone, I marry the bed.

I break out of my body this way,
an annoying miracle. Could I
put the dream market on display?
I am spread out. I crucify.
My little plum is what you said.
At night, alone, I marry the bed.

Then my black-eyed rival came.
The lady of water, rising on the beach,
a piano at her fingertips, shame
on her lips and a flute’s speech.
And I was the knock-kneed broom instead.
At night, alone, I marry the bed.

She took you the way a woman takes
a bargain dress off the rack
and I broke the way a stone breaks.
I give back your books and fishing tack.
Today’s paper says that you are wed.
At night, alone, I marry the bed.

The boys and girls are one tonight.
They unbutton blouses. They unzip flies.
They take off shoes. They turn off the light.
The glimmering creatures are full of lies.
They are eating each other. They are overfed.
At night, alone, I marry the bed.
1 « La fin de la liaison » (the end of the affair) rappelle l'aventure passionnelle que Sexton a eue avec son psychiatre, le docteur Zweizung, pendant quelques mois, jusqu'à début novembre 1966. Sexton n'était pas heureuse dans son mariage. Le docteur était lui-même marié. Il décida d'abandonner Sexton, à contrecoeur, lorsque sa femme découvrit leurs poèmes d'amour. La référence à cette liaison n'est toutefois pas explicite, d'ailleurs Sexton se présente comme victime (voir la note 24).
2 « Il » est utilisé au lieu de « elle » (she) car il s'agit du sexe féminin, qui est masculin en français. Le mot est du genre neutre en anglais, mais il est personnifié et prend le genre féminin dans le poème.
3 Un « atelier » (workshop) est certes l'endroit où se pratiquent des activités manuelles, mais il est aussi le lieu où l'artiste élabore son œuvre. L'acte de masturbation est comparé à un acte de création, par opposition à la mort qui sonne la fin de la liaison.
4 Cet « oeil » (eye) représente la partie intime de la femme qui s'ouvre au monde comme un oeil. L'ensemble des perceptions du monde extérieur sont réduites ou concentrées à celle de cet oeil, source de vision, qui au sens figuré devient source de sensations de plaisir.
5 Le mot « glissant » (slippery) traduit certes l'état d'excitation sexuelle au sens propre, mais « slippery » veut dire aussi insaisissable au sens figuré, par opposition au caractère tangible de la relation à deux.
6 « La tribu de moi-même » (the tribe of myself) représente, de façon métaphorique, le corps de Sexton, qui se sent brisée en morceaux, et anéantie. Sexton dit plus loin qu'elle s'est « brisée comme une pierre se brise » (voir la note 30). Il faut noter que ce poème a été écrit durant sa convalescence, après s'être cassé la hanche en chutant dans un escalier.
7 Dans « mon souffle/te trouve parti » (my breath/finds you gone), le souffle (breath) représente le halètement de plaisir (panting), et aussi la force vitale qui reste en elle, malgré la fin de la liaison. Mais, l'écho du souffle de l'amant « parti », est absent.
8 « Ceux qui se tiennent là » (those who stand by) sont les lecteurs de ces lignes, tels des spectateurs (bystanders), que la masturbation, publiquement avouée, choque ou horrifie (horrify). Du temps de Sexton, les désirs et le plaisir sexuel des femmes étaient des sujets rarement abordés. « La femme était dépouillée de sa dimension érotique pour être réduite à sa dimension de génitrice et de mère », d'après « Sexologie contemporaine » de Crépault, Lévy, Gratton.
9 La masturbatrice est satisfaite, « nourrie » (fed), mais sans être « repue » (sated) car l'amant est absent.
10 « Je me marie avec le lit » (I marry the bed) est une belle image du plaisir solitaire féminin, avec toutefois une note d'autodérision. On imagine le drapé du lit se substituant à la robe de la mariée. Son mariage avec le lit signifie son acceptation de la solitude.
11 « Doigt à doigt » traduit au mieux « finger to finger ». Il ne s'agit pas seulement des doigts de la main, et du passage d'un doigt à l'autre (from finger to finger), mais plutôt d'un doigt contre l'autre (finger against finger). Le deuxième doigt est une représentation symbolique du clitoris, cible privilégiée de la masturbation féminine. Le corps de Sexton devient un substitut du partenaire absent, et se tend la main à lui-même, index contre index.
12 Son sexe n'est pas trop loin (is not too far), ce qui est pratique, et il est aussi sa nouvelle rencontre (encounter), comme un nouvel amant. Mais, c'est la rencontre d'un moment, par opposition à une liaison amoureuse durable.
13 Sexton le bat comme une cloche (beat her like a bell) comme on sonne les cloches le jour du mariage !
14 La tonnelle (bower) n'est pas sans rappeler la tonnelle nuptiale de Cupidon et Psyché (Cupid and Psyche in the Nuptial Bower). Le mot « bower » signifie aussi « boudoir », associé à la notion de confort, d'élégance, d'intimité et de secret.
15 « Tu m'empruntais » traduit au mieux « you borrowed me », qui signifie à la fois « prendre » (take) et « rendre » (give back).
16 « [Cette nuit] que chacun des couples compose » traduit au mieux « every single couple puts together ». L'idée n'est pas seulement de « passer la nuit ensemble » (spend the night together), mais de construire une relation forte au sein du couple, à travers l'acte sexuel.
17 « À deux avec abondance » traduit au mieux « the abundant two », qui donnent et prennent sans réserve, dans « un retournement conjoint » (a joint overturning).
18 Les couples s'ébattent « sur l'éponge et la plume » (on sponge and feather). La literie est comparée à une sorte de génoise (feather sponge cake) : un gâteau mousseux comme l'éponge (sponge) et léger comme la plume (feather). L'acte d'amour serait comme un dessert !
19 « J'éclate hors de mon corps » (I break out of my body) traduit au mieux la notion de sortie et de cassure. Sexton se libère de son corps qui ressent le manque de l'amant, dans une explosion de plaisir.
20 L'orgasme est comparé à un « miracle » (miracle), mais il est « agaçant » (annoying) d'avoir à l'obtenir par soi-même de « cette façon » (this way).
21 « Pourrais-je/mettre le marché du rêve à l'affiche » traduit au mieux « could I/put the dream market on display ». Le plaisir solitaire est certes gratifiant, comparable à un rêve (dream). Mais la question est à la fois rhétorique et une forme d'autodérision.
22 « Je crucifie » (I crucify) est une utilisation inhabituelle du verbe qui est sans objet. Sexton est « étalée » (spread out) les bras en croix, elle ressent à la fois un sentiment de contentement et de culpabilité. Elle peut virtuellement crucifier son corps puisqu'elle en est sortie. L'action de « crucifier » est en forte opposition avec le « miracle ».
23 « Ma petite pomme » traduit au mieux « my little plum », bien que le mot « plum » veuille dire « prune ».
24 Dans « ma rivale aux yeux noirs » (black-eyed rival), la couleur « noire » (black) représente ce qui est néfaste, et rappelle la « fin de la liaison » qui « est toujours la mort ». Les yeux de la rivale, au pluriel, s'opposent à « l'oeil glissant » du début (voir la note 4).
25 « La dame de l'eau » (the lady of water) est comme une nymphe. Les nymphes de la mythologie grecque sont d'une rare beauté et bienfaisantes. Elles protègent les fiancés qui viennent plonger dans leur source.
26 Cette nymphe est une muse de la musique, dont les notes sortent du « bout des [de ses] doigts » (her fingertips) comme d'un « piano » (piano), et de sa bouche comme d'une flûte. La musique de la muse envoûte le coeur des hommes. Mais ses baisers portent « la honte/sur les [ses] lèvres » (shame/on her lips), car elle séduit l'amant de Sexton,
27 Le « discours de la flûte » (flute’s speech) est comme un chant nuptial. La flûte de Pan en particulier, a pour valeur symbolique de favoriser les hyménées pastoraux.
28 Sexton se compare à un « balai cagneux » (knock-kneed broom), car la vision de cette rivale lui fait perdre pied. Le balai est aussi un symbole phallique. Sexton se retrouve à jouer elle-même le rôle de l'amant qui l'a quittée. Le balai que l'on saute (jumping the broom), symbolise également le mariage. Enfin, le balai est associé aux sorcières, rejetées ou ignorées de tous, auxquelles Sexton se compare dans « Son genre » (Her Kind).
29 « Une robe bon marché » traduit au mieux « a bargain dress ». La signification littérale est « une robe à marchander ou négocier » (bargain dress) mais le mot « bon marché » (cheap) est plus courant. Il pourrait s'agir aussi d'une robe d'occasion (used dress). La rivale prend l'homme contre son corps, comme une femme appliquerait une robe sur son buste pour voir si elle lui va.
30 « Je me suis brisée » (I broke) reprend la notion d'éclatement (voir la note 19) et la comparaison de son être à une tribu (voir la note 6).
31 « Attirail de pêche » traduit au mieux « fishing tack » bien que l'expression anglaise exacte soit « fishing tackle ».
32 L'expression « les garçons et les filles ne font qu'un » (the boys and girls are one) associe la fusion charnelle à la jeunesse des corps. Soit l'amour rajeunit, soit la fin de la liaison amoureuse fait prendre conscience à Sexton que les années passent.
33 Dans « ils déboutonnent les corsages » (they unbutton blouses), ainsi que dans les vers suivant, il y a une incertitude sur le sujet, car « they » n'a pas de genre en anglais. Le mot « ils » doit être compris comme à la fois les garçons et les filles.
34 Les amoureux, « créatures luisantes » (glimmering creatures), sont comparés à des lucioles qui s'agitent dans la nuit. Malgré l'intensité de leurs ébats qui font des étincelles, leurs relations sont déshumanisées et éphémères, ou pleines de mensonges (full of lies).
35 « Ils se mangent les uns les autres » (they are eating each other) car ils prennent plus à l'autre qu'ils ne leur donnent. Sexton leur reproche alors d'être « trop nourris » (overfed), probablement par dépit ou jalousie. Cette dernière strophe s'oppose à la première, dans laquelle elle se dit « nourrie » (fed) (voir la note 9).
Texte en anglais Anne Sexton. The Ballad of the Lonely Masturbator, Love Poems, 1969.
Traduction en français Michel Corne. La ballade de la masturbatrice solitaire, 5/2011.

2 commentaires:

  1. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  2. Merci pour cette découverte ! Je viens de proposer une traduction libre sur le site La passion des poèmes :

    La ballade de la masturbatrice solitaire

    La fin de cette affaire est celle de la mort.
    Voilà mon atelier : un œil glissant venu
    Du fond de ma tribu ; un souffle de transport
    Qui te trouve parti. C'est une horreur à nu
    Pour ceux qui sont ici. Vous me voyez nourrie.
    La nuit quand je suis seule, je me marie au lit.

    J'y file doigt à doigt ; maintenant il est mien.
    Il ne m'est pas trop loin. Je viens m'y rencontrer.
    Je le bats comm' un' cloche . Allongée je suis loin,
    Sous la charmille où tu aimais à le monter.
    Tu m'empruntais ainsi sur les fleurs en tapis.
    La nuit quand je suis seule, je me marie au lit.

    Regarde cette nuit, par exempl', mon amour,
    Que chacun de ces couples s'attache à composer
    D'un retournement joint d'allers et de retours
    D'abondance de plume et d'éponge apposées,
    Agenouillés, poussant, de tête-à-tête emplis.
    La nuit quand je suis seule, je me marie au lit.

    Je m'évad' de mon corps en ainsi procédant,
    - un bien fâcheux miracle. Pourrais-je un jour affi-
    -cher l'étrange marché du rêve sur l'écran ?
    Je suis écartelée. Pendue au crucifix.
    Ô ma petite prune, t'entends-je encore dire.
    La nuit quand je suis seule, je me marie au lit.

    Et puis vint ma rivale avecques ses yeux noirs.
    Dame sortie des eaux se levant sur la plage,
    Piano au bout des doigts, à ses lèvres l'histoire
    De la honte et discours de la flûte en ramage.
    J'étais manche tordu d'un balais démoli.
    La nuit quand je suis seule, je me marie au lit.

    Ell' t'as pris comme un' femm' qui ferait son affaire
    D'un' robe bon marché qui du coup l'intéresse,
    Et je me suis brisée comme on brise une pierre.
    Je rends tes livres et tout ton attirail de pêche.
    Aujourd'jui, le journal : elle femme, toi mari.
    La nuit quand je suis seule, je me marie au lit.

    Ce soir ils ne font qu'un, les filles et les garçons.
    Corsages dégrafés, braguettes dézippées,
    Ils ôtent leurs chaussures, éteignent les lumières.
    Luisantes créatures tout emplies de mensonges,
    Ils se mangent l'un l'autre et sont bien trop nourris.
    La nuit quand je suis seule, je me marie au lit.

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