dimanche 3 avril 2011

Son genre

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Son genre



Her Kind
Je 1 suis sortie 2, sorcière possédée 3,
hantant l'air noir, plus courageuse la nuit 4 ;
rêvant le mal 5, j'ai fait mon chemin
par-dessus les maisons ordinaires 6, lumière après lumière 7:
pauvre chose solitaire, avec mes douze doigts 8, oubliée 9.
Une femme comme ça n'est pas une femme, vraiment.
J'ai 10 été de son genre 11.

J'ai 12 trouvé les grottes chaleureuses 13 dans les bois,
je les ai remplies de poêles, de figurines, d'étagères,
de placards 14, de soieries, d'innombrables biens 15 ;
j'ai préparé le souper pour les vers et les elfes 16 :
pleurnichant 17, en réarrangeant les mal alignés 18.
Une femme comme ça est mal comprise.
J'ai été de son genre.

Je 19 suis monté dans ton chariot 20, conducteur 21,
j'ai fait signe avec mes bras nus 22 aux villages qui défilaient,
découvrant les dernières routes étincelantes, survivante 23
là où tes flammes mordent encore ma cuisse 24
et mes côtes craquent où tes roues s'entortillent 25.
Une femme comme ça n'a pas honte de mourir 26.
J'ai été de son genre.
I have gone out, a possessed witch,
haunting the black air, braver at night;
dreaming evil, I have done my hitch
over the plain houses, light by light:
lonely thing, twelve-fingered, out of mind.
A woman like that is not a woman, quite.
I have been her kind.

I have found the warm caves in the woods,
filled them with skillets, carvings, shelves,
closets, silks, innumerable goods;
fixed the suppers for the worms and the elves:
whining, rearranging the disaligned.
A woman like that is misunderstood.
I have been her kind.

I have ridden in your cart, driver,
waved my nude arms at villages going by,
learning the last bright routes, survivor
where your flames still bite my thigh
and my ribs crack where your wheels wind.
A woman like that is not ashamed to die.
I have been her kind.
1 Le premier « je » (I) de chaque strophe représente la sorcière à laquelle Sexton s'identifie.
2 Sexton était mal à l'aise vis à vis du comportement social qui était attendu d'elle, en tant que femme à la maison dans une banlieue aisée. Elle se sentait obligée de « sortir » (go out) de ce rôle, notamment en écrivant de la poésie. C'était aussi pour elle une thérapie pour l'aider à gérer l'instabilité de son état mental.
3 La « sorcière possédée » (a possessed witch) représente la femme moderne, isolée et incomprise par la société de l'époque. Elle représente aussi l'état dépressif et la forme de folie dont Sexton était affectée, qui la rendait différente des autres femmes. Sexton a dit d'elle même : « Tout ce que je voulais, c'était une vie normale, me marier, avoir des enfants... J'ai essayé tout mon possible pour mener une vie ordinaire, c'est comme ça que j'ai été élevée, et c'est ce que mon mari voulait de moi. Mais on ne peut pas construire de petite clôture blanche pour garder les cauchemars à l'extérieur. »
4 La sorcière se sent plus forte et « plus courageuse la nuit » (braver at night), à l’extérieur, lorsque les autres qui la rejettent sont chez eux à l'intérieur.
5 « Rêvant le mal » (dreaming evil) est en fait la perception que les autres ont des intentions de la sorcière.
6 « J'ai fait mon chemin/par-dessus les maisons ordinaires » traduit au mieux « I have done my hitch/over the plain houses ». La sorcière s'est attelée à survoler les toits des maisons, elle a accompli sa mission.
7 La sorcière, ou Sexton, ne se laissera pas dompter par la société, mais va essayer de changer la perception de sa différence, ou le stéréotype de la femme moderne, de façon positive. Elle va apporter la « lumière » (light) de la vérité dans chaque « maison ordinaire » (plain house). La répétition du mot « lumière » (light) est en totale opposition avec le « noir » (black), la « nuit » (night) et le « mal » (evil).
8 « Avec mes douze doigts » (twelve-fingered) renforce l'idée de différence par rapport aux gens ordinaires.
9 « Oubliée » traduit au mieux « out of sight », comme dans « Out of sight, out of mind » (Loin des yeux, loin du cœur).
10 Dans les deux derniers vers de chaque strophe, « je » (I) représente Sexton elle-même en tant que narrateur (voir la note 1).
11 « J'ai été de son genre » traduit au mieux « I have been her kind ». Sexton confirme qu'elle a été de la même espèce : une sorcière des temps modernes, aux yeux des autres. Elle commençait toujours ses lectures en public avec ce poème, en expliquant qu'il leur montrerait quel genre de femme elle était, et quel genre de poète.
12 Dans cette strophe, « je » (I) représente la même sorcière à laquelle Sexton s'identifie (voir la note 1), mais aussi la femme au foyer.
13 « Les grottes chaleureuses » traduit au mieux « the warm caves » dans lesquelles la sorcière trouve refuge, après avoir été rejetée par la société. Le thème de la lumière et de la chaleur est présent dans chaque strophe.
14 Les mots « étagères » (shelves) et « placards » (closets) représentent l'idée d'ordre et de rangement. La sorcière fait son possible pour se conformer au stéréotype de la femme au foyer qui sait tenir sa maison en ordre.
15 La sorcière se recrée son propre foyer avec des objets de la vie ordinaire. « Innombrables biens » (innumerable goods) contraste avec la solitude de la sorcière.
16 La sorcière a « préparé le souper pour les vers et les elfes » (fixed the suppers for the worms and the elves), alors que dans « les maisons ordinaires » (the plain houses), les mères de famille préparent le souper pour les animaux de compagnie et les enfants.
17 Malgré les efforts de la sorcière qui essaye de se comporter comme une bonne mère, « les elfes/pleurnichent » (the elves/[are] whining).
18 « En réarrangeant les mal alignés » traduit au mieux « rearranging the disaligned ». Le mot « disaligned » est un mot inventé, le mot correct serait « misaligned ». L'auteur a pourtant choisi ce mot pour mettre en valeur le comportement étrange de la sorcière. Le mot « désaligné » existe, mais « les mal alignés », bien que maladroit, semble plus approprié pour transmettre la même impression d'étrangeté. Cette tournure permet aussi de s'affranchir de l’ambiguïté quant à ce qui est effectivement désaligné, c'est à dire les objets ou les elfes.
19 Dans cette strophe, « je » (I) représente la même sorcière à laquelle Sexton s'identifie (voir la note 1), mais aussi la femme adultère.
20 Il s'agit du « chariot » (cart) dans lequel les condamnés sont emmenés au supplice.
21 Le « conducteur » (driver) représente à la fois le bourreau et l'homme avec qui elle commet l'adultère. La sorcière, emmenée dans un chariot conduit par un autre, montre qu'elle a peu de maîtrise sur son destin. L'adultère est un thème récurrent dans l'oeuvre de Sexton, elle a eu elle-même de nombreuses aventures extra-conjugales lors des absences répétées de son mari.
22 « J'ai fait signe avec mes bras » ([I] waved my arms) est un geste de défiance et de contentement, toutefois dépourvu d'agressivité. Les bras de la sorcière, qui sont précisément « nus » (naked), contraste avec les « villages » (villages) dont les spectateurs ne sont même pas mentionnés, et annoncent l'adultère.
23 « Découvrant les dernières routes étincelantes » traduit au mieux « learning the last bright routes ». Après avoir accompli sa mission « sur les maisons ordinaires, lumière après lumière » (over the plain houses, light by light), la sorcière a le sentiment illusoire d'avoir réussi, et se considère comme une « survivante » (survivor).
24 Les « flammes » (flames) sont celles du bûcher où les sorcières étaient brûlées. Les flammes représentent aussi la passion et le plaisir sexuel ressenti par la femme adultère.
25 « Tes roues s'entortillent » traduit au mieux « your wheels wind ». L'image est forte et rappelle le supplice de la roue. Elle suggère aussi l'étreinte des corps poussée à son paroxysme, au point que les « côtes en craquent » (ribs crack), au sens figuré.
26 La sorcière « n'a pas honte de mourir » (is not ashamed to die) car elle croit en sa différence vis à vis des autres, de même que la femme moderne n'a pas honte de continuer son combat jusqu'au bout.
Texte en anglais Anne Sexton. Her Kind, To Bedlam and Part Way Back, 1960.
Récité par Anne Sexton.
Traduction en français Michel Corne. Son genre, 4/2011.
Analyses On "Her Kind", english.illinois.edu [a].
Analysis of Anne Sexton's Poem "Her Kind", echeat.com, 2007 [a].
Megan Ashley. "Her Kind", shslineberger.pbworks.com, 9/2009.

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