dimanche 3 avril 2011

La vérité que les morts connaissent

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La vérité que les morts connaissent



The Truth the Dead Know
Pour ma mère, née en mars 1902, décédée en mars 1959
et mon père, né en février 1900, décédé en juin 1959


Partis 1, je dis et m'éloigne de l'église,
refusant la procession rigide vers la tombe,
laissant le défunt voyager seul dans le corbillard.
C'est le mois de juin 2. Je suis fatiguée d'être courageuse.

Nous roulons vers Cap Cod 3. Je me revigore 4
là où le soleil ruisselle 5 du ciel,
où la mer oscille comme un portail en fer
et nous nous touchons 6. Dans un autre pays 7, des gens meurent.

Mon chéri, le vent s'abat comme des pierres 8
venant de l'écume blanche de l'eau 9 et quand nous nous touchons
nous entrons entièrement en communion 10. Personne n'est seul.
Les hommes tuent pour cela 11, ou pour autant.

Et qu'en est-il des morts ? Ils sont allongés sans leurs chaussures 12
dans leurs embarcations de pierre. Ils sont plus comme de la pierre
que la mer le serait si elle s'arrêtait. Ils refusent
d'être bénis 13, gorge, oeil et articulation 14.
For my mother, born March 1902, died March 1959
and my father, born February 1900, died June 1959


Gone, I say and walk from church,
refusing the stiff procession to the grave,
letting the dead ride alone in the hearse.
It is June. I am tired of being brave.

We drive to the Cape. I cultivate
myself where the sun gutters from the sky,
where the sea swings in like an iron gate
and we touch. In another country people die.

My darling, the wind falls in like stones
from the whitehearted water and when we touch
we enter touch entirely. No one’s alone.
Men kill for this, or for as much.

And what of the dead? They lie without shoes
in their stone boats. They are more like stone
than the sea would be if it stopped. They refuse
to be blessed, throat, eye and knucklebone.
1 « Partis » (Gone) est traduit au pluriel, car le poème est dédié aux deux parents de Sexton qui sont décédés récemment.
2 « C'est le mois de juin » (It is June), il s'agit donc de l'enterrement du père de Sexton. C'est aussi le mois de la transition entre le printemps et l'été, qui symbolisent la renaissance de la nature et la vie, en opposition avec la mort.
3 Le lieu « Cap Cod » est précisé, car « the Cape » n'a pas d'équivalent en français.
4 Le verbe « revigorer » est choisi pour traduire « cultivate », en opposition avec la mort, et en résonance avec cette période de l'année, le mois de juin, symbole de vie (voir la note 2). Ce voyage va aider Sexton à récupérer et à se construire. Le mot « cultivate » suggère aussi la notion de croissance, d'une plante par exemple, comme en agriculture. L'expression « I cultivate myself » est probablement empruntée au texte « Song of myself » de Walt Whitman, Leaves of Grass (1891-92), qui est un éloge à la vie.
5 Le verbe « ruisseller » (gutter) exprime l'idée de lumière et de chaleur qui « coule » du soleil, en accord avec le thème de l'eau et de la mer qui est récurrent dans le poème. Le verbe « gutter » décrit aussi l'action de la cire lorsqu'elle « dégouline » le long d'une bougie à partir de la flamme. Le soleil joue le rôle de flamme. Le nom « gutter » vient du mot français « gouttière », et a la même signification.
6 « Nous nous touchons » (we touch) nous révèle que Sexton est partie en voyage avec quelqu'un, probablement son mari. Le fait de pouvoir le toucher la reconnecte avec la vie.
7 « Dans un autre pays » (In another country) représente en fait la réalité, là où les parents de Sexton sont morts. Ce voyage l'éloigne donc non seulement dans l'espace, mais aussi la transporte dans une autre réalité qu'elle peut accepter.
8 Dans « le vent s'abat comme des pierres » (the wind falls in like stones), le vent est comparé à des pierres, à une grêle de pierres. Les pierres, dont on fait les tombes, la reconnecte à la réalité de la mort.
9 « L'écume blanche de l'eau » traduit au mieux « the whitehearted water ». Le mot « whitehearted » est un mot inventé, probablement lié à « white heart bead », qui désigne une perle dont l'intérieur est blanc.
10 « Nous entrons entièrement en communion » traduit au mieux « we enter touch entirely ». Cette communion des corps a une connotation sensuelle, sexuelle même, en totale opposition avec la solitude de la mort.
11 Dans « les hommes tuent pour cela » (Men kill for this), la vie est directement et ironiquement reliée à la mort, puisque l'on tue au nom de la vie. Malgré cet éloignement des funérailles, il est difficile à Sexton d'échapper à l'idée de la mort.
12 « Sans leurs chaussures » (without shoes), les morts ressemblent aux vivants, lorsqu'ils sont allongés, pourtant « ils sont plus comme de la pierre » (they are more like stone).
13 Sexton imagine que les « morts refusent d'être bénis » (they refuse to be blessed), de même qu'elle refuse « la procession rigide vers la tombe » (the stiff procession to the grave), par symétrie. L'idée la réconforte, et l'aide à gérer sa culpabilité de ne pas aller jusqu'à la tombe de son père pour le bénir.
14 Le mot « articulation » traduit au mieux « knucklebone », qui est précisément la partie de l'os des doigts qui s'articule avec la paume de la main. Les morts refusent donc aussi : la gorge, d'où émane le souffle de la vie, l'œil, incontournable pour interagir dans le monde des vivants, et l'articulation, symbole du mouvement. Sexton semble penser que « la vérité que les morts connaissent » (The Truth the Dead Know) est que la mort est en fait le rejet de la vie. Il faut noter que la vie d'Anne Sexton a été tourmentée par la dépression, et qu'elle s'est suicidée.
Texte en anglais Anne Sexton. The Truth the Dead Know, All My Pretty Ones, 1962.
Récité par Anne Sexton.
Traduction en français Michel Corne. La vérité que les morts connaissent, 4/2011.
Analyse On "The Truth the Dead Know", english.illinois.edu [a].

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