dimanche 3 avril 2011

La mousse de sa peau

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La mousse de sa peau



The Moss of His Skin
Les jeunes filles dans l'ancienne Arabie
étaient souvent enterrés vivantes à côté de leur père défunt,
apparemment comme un sacrifice aux déesses des tribus...
Harold Feldman, “Les enfants du désert”
Psychoanalysis and Psychoanalytic Review, Fall 1958


Il était seulement important
de sourire et rester immobile 1,
de se coucher à côté de lui 2
et se reposer un moment 3,
de se replier ensemble
comme si nous étions de la soie 4,
de se détourner 5 des yeux de mère
et ne pas parler 6.
La chambre noire nous a pris 7
comme une caverne ou une bouche
ou un ventre intérieur.
Je retenais mon souffle
et papa était là,
ses pouces, son gros crâne,
ses dents, ses cheveux 8 poussant
comme un champ ou un châle 9.
Je m'allonge contre la mousse
de sa peau 10 jusqu'à ce que
ça devienne étrange 11. Mes sœurs
ne sauront jamais que je tombe
hors de moi 12 et fais semblant de croire
qu'Allah ne verra pas
comment je tiens mon papa,
comme un vieil arbre de pierre 13.
Young girls in old Arabia
were often buried alive next to their dead fathers,
apparently as sacrifice to the goddesses of the tribes...
Harold Feldman, “Children of the Desert”
Psychoanalysis and Psychoanalytic Review, Fall 1958


It was only important
to smile and hold still,
to lie down beside him
and to rest awhile,
to be folded up together
as if we were silk,
to sink from the eyes of mother
and not to talk.
The black room took us
like a cave or a mouth
or an indoor belly.
I held my breath
and daddy was there,
his thumbs, his fat skull,
his teeth, his hair growing
like a field or a shawl.
I lay by the moss
of his skin until
it grew strange. My sisters
will never know that I fall
out of myself and pretend
that Allah will not see
how I hold my daddy
like an old stone tree.
1 La jeune fille joue le rôle qui lui est demandé, et se contente « de sourire et rester immobile » (to smile and hold still). Cette attitude n'est pas sans rappeler le rôle d'obéissance qui était encore attendu des femmes au milieu du 20e siècle, et auquel Sexton ne pouvait se conformer.
2 Le père de Sexton était absent souvent et longtemps lorsqu'elle était enfant. Elle était la plus jeune des trois sœurs, et n'a jamais attiré l'attention de son père, qui préférait sa sœur Blanche. Sexton s'identifie à la jeune fille. Malgré les circonstances, « se coucher à côté de lui » (to lie down beside him) permet à la jeune fille de passer un moment privilégié avec son père.
3 La jeune fille ne comprend pas encore qu'elle ne va pas seulement « se reposer un moment » (to rest awhile), mais qu'elle n'en reviendra pas.
4 La « soie » (silk) est symbole de richesse, de douceur, et de légèreté, en totale opposition avec l'horreur de la réalité.
5 Le verbe « se détourner de » traduit au mieux « to sink from ».
6 Le thème du complexe d'Électre, l'amour du père et la haine de la mère, est récurrent dans l'oeuvre de Sexton. Il est traité de manière très directe ici : « de se replier ensemble/comme si nous étions de la soie/de se détourner des yeux de mère/et ne pas parler » (to be folded up together/as if we were silk/to sink from the eyes of mother/and not to talk) a une connotation sensuelle, sexuelle même.
7 « La chambre nous a pris » (the room took us) est traduit littéralement, pour conserver l'association inhabituelle de ces termes. En effet, une chambre ne prend pas vraiment des gens, même en anglais. Le verbe « avaler » (swallow) par exemple aurait pu sembler plus approprié, mais l'auteur a choisi autrement.
8 « Papa était là/ses pouces, son gros crâne/ses dents, ses cheveux » (daddy was there/his thumbs, his fat skull/his teeth, his hair) est une image très forte qui décrit bien l'angoisse naissante de la jeune fille, palpant le corps inerte de son père dans le noir.
9 « Ses cheveux poussant/comme un champ ou un châle » (his hair growing/like a field or a shawl) est une indication du temps qui passe dans la tombe, car conformément à la croyance populaire, les cheveux continuent de pousser après la mort (bien que cela soit faux). Le mot « cheveux » est choisi pour traduire « hair » puisqu'ils sont comparés à un « châle » (shawl), et qu'il est fait référence au « crâne » (skull). Le mot « hair » désigne aussi les « poils » du corps, qui sont comparés à un « champ » (field).
10 « La mousse/de sa peau » (the moss/of his skin) exprime la sensation ressentie au toucher de la peau du corps mort, tel que l'imagine l'auteur. La mousse symbolise la douceur, le confort, et par extension la protection et la tendresse. La métaphore peut s'expliquer de deux façons. Soit la jeune fille s'allonge sur son père pour chercher protection contre son angoisse d'être dans le noir, et de la mort qu'elle pressent. Soit Sexton, en s'identifiant à la jeune fille, s'imagine avoir une relation sexuelle avec son père (voir la note 6). Il faut noter que Sexton a déclaré avoir été harcelée sexuellement par son père. Son psychiatre a toutefois expliqué qu'il est très difficile pour beaucoup de patients de distinguer la fantasme de la réalité.
11 « Jusqu'à ce que/ça devienne étrange » (until/it grew strange) s'interprète de deux manières. Soit la jeune fille commence à ressentir une sensation d'épuisement physique et moral. Soit Sexton, à travers la jeune fille, ressent du plaisir sexuel pour la première fois, allongée sur son père.
12 « Je tombe/hors de moi » (I fall/out of myself) décrit la perte de contact avec la réalité, ou un état émotionnel intense. L'expression est inhabituelle dans les deux langues, et se comprend de deux façons. Soit la jeune fille réalise qu'elle va mourir, d'ailleurs ses « sœurs/ne sauront jamais » (my sisters/will never know) ce qu'elle est en train de vivre. Elle est désespérée, terrorisée , et elle en perd la tête. Soit Sexton, dans le corps de la jeune fille, ressent un plaisir intense, à en perdre le sens de la réalité. Et elle est heureuse de ne pas avoir à partager cette expérience avec ses sœurs (voir la note 2).
13 « Comme un vieil arbre de pierre » (like an old stone tree) s’inscrit en opposition à la « la mousse de sa peau ». La pierre est dure et solide. La comparaison peut s'expliquer de deux manières. Soit la jeune fille s'accroche désespérément à son père, dans un dernier élan de survie. Soit Sexton, en s'identifiant à la jeune fille, et sujette au complexe d'Électre, prend finalement possession du phallus paternel. Dans les deux cas, elle ressent de la honte, et « fait semblant de croire/qu'Allah ne verra pas » (pretend/that Allah will not see) son geste de désespoir ou de victoire.
Texte en anglais Anne Sexton. The Moss of His Skin, To Bedlam and Part Way Back, 1960.
Traduction en français Michel Corne. La mousse de sa peau, 4/2011.
Analyse Shu-hua Chung. The Electra Complex in Sylvia Plath and Anne Sexton’s Poems, Journal of National Taiwan Normal University: Humanities & Social Sciences, 2008, 53(2), 87-99 [a].

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