mercredi 20 août 2014

Par pitié pour les gourmands

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Par pitié pour les gourmands 1



With Mercy for the Greedy
Pour mon ami, Ruth 2, qui m'encourage à prendre
un rendez-vous pour le sacrement de la confession 3


À propos de ta lettre dans laquelle tu me demandes 4
d'appeler un prêtre et dans laquelle tu me demandes
de porter la croix que tu as jointe ;
ta propre croix,
ta croix mordue par ton chien 5,
pas plus grosse qu'un pouce,
petite et en bois, sans épines, cette rose… 6

je prie son ombre,
cette zone grise
où elle repose sur ta lettre 7 ... profondément, profondément.
Je déteste mes péchés et j'essaie de croire
en la croix. Je touche ses tendres hanches 8, le visage dur et sombre,
son cou solide, son sommeil brun 9.

C'est vrai. C'est là
un beau Jésus.
Il a les os gelés comme une pièce de bœuf 10.
Comme il voulait désespérément refermer ses bras !
Comme je touche désespérément ses axes verticaux et horizontaux !
Mais je ne peux pas. Avoir besoin n'est pas vraiment croire.

Toute la matinée
J'ai porté
ta croix, accrochée avec de la ficelle d'emballage autour de ma gorge.
Elle me tapotait légèrement comme le cœur d'une enfant le ferait,
tapant indirectement 11, en attentant doucement de naître.
Ruth, je chéris la lettre que tu as écrite.

Mon amie, mon amie, je suis né
pour faire du travail de référence 12 dans le péché 13, et né
pour le confesser. C'est ce que les poèmes sont :
par pitié
pour les gourmands 14,
ils sont les altercations de la langue 15,
le potage 16 du monde, l'étoile 17 du rat 18.
For my friend, Ruth, who urges me
to make an appointment for the Sacrament of Confession


Concerning your letter in which you ask
me to call a priest and in which you ask
me to wear The Cross that you enclose;
your own cross,
your dog-bitten cross,
no larger than a thumb,
small and wooden, no thorns, this rose—

I pray to its shadow,
that gray place
where it lies on your letter ... deep, deep.
I detest my sins and I try to believe
in The Cross. I touch its tender hips, its dark jawed face,
its solid neck, its brown sleep.

True. There is
a beautiful Jesus.
He is frozen to his bones like a chunk of beef.
How desperately he wanted to pull his arms in!
How desperately I touch his vertical and horizontal axes!
But I can’t. Need is not quite belief.

All morning long
I have worn
your cross, hung with package string around my throat.
It tapped me lightly as a child’s heart might,
tapping secondhand, softly waiting to be born.
Ruth, I cherish the letter you wrote.

My friend, my friend, I was born
doing reference work in sin, and born
confessing it. This is what poems are:
with mercy
for the greedy,
they are the tongue’s wrangle,
the world's pottage, the rat's star.
1 Le titre est repris de la dernière strophe (voir la note 14).
2 Ruth Soter est une amie de Sexton, rencontrée en classe de poésie, voir Anne Sexton: Telling the tale, Steven Colburn, The University of Michigan Press, 1988, p. 22 [a].
3 Sexton est une adepte de la confession à travers la poésie mais en dehors de la religion.
4 Le poème en anglais a une structure symétrique. La longueur des vers, et les rimes, sont basées sur deux motifs. Sexton semble se conformer à la tradition, tout en expérimentant.
La première et la dernière strophe contiennent 7 vers chacune. Les trois premiers vers sont longs, et les trois derniers sont courts. Les vers 1 et 2 se terminent par le même mot. Les vers 3 et 7, et les vers 4 et 5 riment. Le vers 6 est sans rime. Les trois autres strophes contiennent 6 vers chacune. Les deux premiers vers sont courts, et les quatre derniers sont longs. Les vers 2 et 5, et les vers 3 et 6 riment. Les vers 1 et 4 sont sans rime.
La symétrie et l'alternance des longueurs ont pu être conservées dans la traduction, mais pas les rimes.
5 Le mot « dog » (chien) s'oppose à la « croix » (Cross) de la Trinité, et donc à « Dieu » (God), par référence au palindrome « dog/god ».
6 Le symbole « … » transcrit au mieux « — » pour terminer la parenthèse, à la façon d'un « ; » car la phrase continue.
7 Sexton n'est pas attirée par la lumière divine symbolisée par la croix, mais par « son ombre » (its shadow) sur la « lettre » (letter), là où sont les mots. La lettre est le lien avec la poésie.
8 L'association des mots « tendres » (tender) et « hanches » (hips) est insolite dans ce contexte. Elle traduit la délicatesse du bois sculpté, et la fragilité de la position du crucifié.
9 Le « sommeil brun » (brown sleep) représente la tête penchée, les yeux fermés, et la couleur du bois.
10 L’opposition entre le « beau Jésus » (beautiful Jesus) et « une pièce de bœuf » (a chunk of beef) est une image très forte. Sexton avoue être désorientée à propos du Christ, elle a dit : « Oh, je crois vraiment en Dieu ! c'est le Christ qui dépasse l'entendement. » (Oh, I really believe in God -- it's Christ that boggles the mind.), voir Anne Sexton: Telling The Tale, Steven Colburn, The University of Michigan Press, 1988 [a].
11 « Indirectement » (indirectly) traduit au mieux « secondhand » utilisé ici comme un adverbe.
12 « Pour faire du travail de référence » traduit au mieux « doing reference work ». Sexton compare le travail du poète à l'écriture d'ouvrages ou de textes utiles à tous pour s'y référer, afin de se renseigner ou apprendre.
13 « In sin » (dans le péché) peut être interprété à la fois comme « dans le domaine du péché» et « en état de péché ».
14 « Pour les gourmands » traduit au mieux « for the greedy ». « Greedy » (avide, gourmand, avare, cupide, glouton) fait référence aux péchés capitaux : « greed » (avarice, cupidité) et « glutony » (gourmandise, gloutonnerie). Il s'agit ici des gourmands de la « langue » (tongue, language) et des « poèmes » (poems).
15 « Les altercations de la langue » (the tongue’s wrangle) sont représentées dans ce poème par les nombreuses oppositions, dans les sens des mots, dans les longueurs des vers, dans les motifs de rimes, et le palindrome.
16 La poésie est comparée au « potage » (pottage), nourriture de base de la population pendant des siècles.
17 « L'étoile » (star) est un symbole positif utilisé dans les systèmes de notation comme pour les hôtels, la gastronomie etc.
18 Le « rat » (rat) est par opposition le symbole du dégoût.
« The rat's star » (l'étoile du rat) est un palindrome impossible à reproduire dans la traduction. Il ajoute une touche d'autodérision au propos de Sexton sur le rôle du poète, en laissant le rat « apprécier leur potage ».
Texte en anglais Anne Sexton. With Mercy for the Greedy, All My Pretty Ones, 1962.
Récité par Anne Sexton.
Traduction en français Michel Corne. Par pitié pour les gourmands, 8/2014.
Analyse Meg Carter. Anne Sexton and the Feminine Voice in American Poetry, damascusgate.org, 3/1989 [a].